PUT YOUR HEART UNDER YOUR FEET… AND WALK ! à Elu

Put your heart under your feet... and walk !
© Pierre Planchenault

PUT YOUR HEART UNDER YOUR FEET… AND WALK !

Steven Cohen se livre à une bouleversante cérémonie en mémoire de son compagnon danseur, Elu, décédé après vingt ans de vie commune. Un geste cathartique doublé d’une courageuse profession de foi pour l’art comme rituel à la vie.

Put your heart under your feet... and walk !
© Pierre Planchenault

Steven Cohen se livre à une bouleversante cérémonie en mémoire de son compagnon danseur, Elu, décédé après vingt ans de vie commune. Un geste cathartique doublé d’une courageuse profession de foi pour l’art comme rituel à la vie.

PUT YOUR HEART UNDER YOUR FEET… AND WALK !

Quand j’ai dit à Nomsa, ma nounou-mère adoptive de 96 ans, qu’Elu était mort, et lui ai demandé comment je pourrais continuer ma vie sans lui, elle a dit « Mets ton cœur sous tes pieds… et marche ! »

Elu est sorti des entrailles vénéneuses du patriarcat, aux grandes heures de l’Apartheid, dans une Afrique du Sud raciste et homophobe. Dès l’âge de 5 ans, il a supplié d’étudier la danse classique, et il a été maltraité pour cela. Mais il n’a jamais cessé d’insister, jusqu’à une tentative de suicide à 11 ans. Là seulement ses parents ont accepté, sinon il aurait péri de ne pas danser. Elu a consacré sa vie à cela, à apprendre la danse, puis à traduire de façon inouïe sa connaissance du ballet classique en un vocabulaire contemporain, fragile et robuste comme un fil de toile d’araignée.

“La vision de Steven Cohen est toujours une expérience indélébile. Sa capacité à métamorphoser son corps en œuvre d’art, son visage et son crâne en paysage, semble illimitée. Peint, orné de strass, d’ailes de papillons, entièrement poudré, il devient ici une divinité saisissante, magique, d’une beauté intemporelle. Sa grâce, sa lenteur et son calme sont inversement proportionnels à la violence profonde, irradiante, des actions auxquelles il se livre comme un officiant. Plus doux sont les gestes, plus implacable leur impact.”

Rosita BOISSEAU, Le Monde

Elu et moi nous sommes rencontrés en 1997, nous sommes tombés amoureux et nous avons tout partagé pendant les vingt années qui ont suivi. Nous nous aimions au-delà des mots, nous vivions et travaillions ensemble, en fusion. Nous nous disputions l’un avec l’autre, mais jamais l’un contre l’autre, et étions toujours ensemble contre le monde. Notre arme était notre art.

Attention ! Le couple d’artistes en marge débarque, l’un est mort, l’autre vit pour deux.

Ce travail est l’expression de l’acceptation de mon destin, qui est de ne pas mourir auprès d’Elu, une expérimentation sur la culpabilité du survivant, dans cet effort de garder en vie mon cœur brisé, ainsi qu’un hommage rendu à nos vies précaires mais si richement dansées.

Je laisserai les morts ensevelir les morts et je produirai un art vital, en célébration de notre vie partagée – tantôt avec le vent en poupe, tantôt en rampant sur « le boulevard des rêves brisés » (notre chanson fétiche : Boulevard Of Broken Dreams).

Quoi qu’il nous ait manqué, ce ne fut jamais de foi l’un en l’autre, ni en notre expression artistique. Put your heart under your feet…and walk! est un travail sur la passion sans exigence de compassion, et sur le poids d’un immense vide, porté seul. C’est une œuvre sur l’âme-sœur perdue et sur une sentence indépassable, dans la cellule de « Little Ease* ».

Le dernier vœux que m’a exprimé Elu sur son lit de mort fut « Je veux être avec toi pour toujours ». Il en sera ainsi. « Je t’aimerais toujours Elu, tu es enterré en moi, je suis ta tombe. Et “pour toujours” est bien plus court que nous le pensions ! ».

* La cellule de Little Ease – dans la tour de Londres est une salle de torture aveugle, trop petite pour se tenir assis, debout ou allongé, un endroit sans repos.

Quand j’ai dit à Nomsa, ma nounou-mère adoptive de 96 ans, qu’Elu était mort, et lui ai demandé comment je pourrais continuer ma vie sans lui, elle a dit « Mets ton cœur sous tes pieds… et marche ! »

Elu est sorti des entrailles vénéneuses du patriarcat, aux grandes heures de l’Apartheid, dans une Afrique du Sud raciste et homophobe. Dès l’âge de 5 ans, il a supplié d’étudier la danse classique, et il a été maltraité pour cela. Mais il n’a jamais cessé d’insister, jusqu’à une tentative de suicide à 11 ans. Là seulement ses parents ont accepté, sinon il aurait péri de ne pas danser. Elu a consacré sa vie à cela, à apprendre la danse, puis à traduire de façon inouïe sa connaissance du ballet classique en un vocabulaire contemporain, fragile et robuste comme un fil de toile d’araignée.

Elu et moi nous sommes rencontrés en 1997, nous sommes tombés amoureux et nous avons tout partagé pendant les vingt années qui ont suivi. Nous nous aimions au-delà des mots, nous vivions et travaillions ensemble, en fusion. Nous nous disputions l’un avec l’autre, mais jamais l’un contre l’autre, et étions toujours ensemble contre le monde. Notre arme était notre art.

Attention ! Le couple d’artistes en marge débarque, l’un est mort, l’autre vit pour deux.

Ce travail est l’expression de l’acceptation de mon destin, qui est de ne pas mourir auprès d’Elu, une expérimentation sur la culpabilité du survivant, dans cet effort de garder en vie mon cœur brisé, ainsi qu’un hommage rendu à nos vies précaires mais si richement dansées.

Je laisserai les morts ensevelir les morts et je produirai un art vital, en célébration de notre vie partagée – tantôt avec le vent en poupe, tantôt en rampant sur « le boulevard des rêves brisés » (notre chanson fétiche : Boulevard Of Broken Dreams).

Quoi qu’il nous ait manqué, ce ne fut jamais de foi l’un en l’autre, ni en notre expression artistique. Put your heart under your feet…and walk! est un travail sur la passion sans exigence de compassion, et sur le poids d’un immense vide, porté seul. C’est une œuvre sur l’âme-sœur perdue et sur une sentence indépassable, dans la cellule de « Little Ease* ».

Le dernier vœux que m’a exprimé Elu sur son lit de mort fut « Je veux être avec toi pour toujours ». Il en sera ainsi. « Je t’aimerais toujours Elu, tu es enterré en moi, je suis ta tombe. Et “pour toujours” est bien plus court que nous le pensions ! ».

* La cellule de Little Ease – dans la tour de Londres est une salle de torture aveugle, trop petite pour se tenir assis, debout ou allongé, un endroit sans repos.

“La vision de Steven Cohen est toujours une expérience indélébile. Sa capacité à métamorphoser son corps en œuvre d’art, son visage et son crâne en paysage, semble illimitée. Peint, orné de strass, d’ailes de papillons, entièrement poudré, il devient ici une divinité saisissante, magique, d’une beauté intemporelle. Sa grâce, sa lenteur et son calme sont inversement proportionnels à la violence profonde, irradiante, des actions auxquelles il se livre comme un officiant. Plus doux sont les gestes, plus implacable leur impact.”

Rosita BOISSEAU, Le Monde

© Pierre Planchenault

« Un chemin dans le champ miné de notre passé »

Entretien avec Steven Cohen

 

Dans quel état d’esprit abordez-vous ces représentations de Put your heart under your feet…and walk !, qui a été créé en 2017 suite au décès de votre compagnon ?

J’ai fait attention en programmant et en jouant la pièce. En moyenne, je l’ai interprétée une fois par mois ces deux dernières années, comme un cycle lunaire. Les rites de passage nécessitent de l’ordre, comme les motifs de la nature. Il y a quelque chose cependant, dans l’expérience qui consiste à réaliser cette œuvre, qui la rend de plus en plus difficile à poursuivre, quelque chose qui y est inscrit comme un mécanisme de résistance dans une machine de musculation. Cela me rend plus fort, je peux seulement la supporter par la répétition de séries définies, mais pas trop nombreuses.

 

Comment cette œuvre a-t-elle pris forme ?

Quand Elu est tombé mortellement malade, son état s’est ensuite beaucoup amélioré avant qu’il ne meure. Je ne parvenais pas à comprendre le caractère tortueux de cette trajectoire violente. Mais j’ai fini par comprendre qu’Elu avait besoin de rassembler de l’énergie pour mourir. Dans un état de choc et de douleur, et sur un mode parallèle à celui d’Elu, j’ai rassemblé de l’énergie pour vivre. Je ne sais faire ça que par l’art, j’ai donc fait cette œuvre. Le sujet a tiré sa forme physique de la vie que nous partagions avec Elu, comme un feu prend la forme de ce à quoi il s’accroche et consume. Pour moi, s’il s’agit d’une pièce chorégraphique, son sujet est la marche, en hauteur et en équilibre précaire, cherchant un chemin dans le champ miné de notre passé, la marche avec un poids insupportable, perdu dans une confusion étourdissante de sons, et la marche la plus dure de toutes, en fin de compte véritablement seul, inatteignable et inconsolable. Je sais que mon expérience n’est pas unique, cela m’aide à penser qu’il est justifié que je la partage.

 

Le deuil au cœur de la pièce évoque Golgotha, créée il y a dix ans en 2009. Est-ce que Put your heart… résonne avec cette œuvre en particulier ?

Cette pièce est étroitement liée à Golgotha, performance dans laquelle je marche sur des chaussures faites de véritables crânes humains, pour faire le deuil du suicide de mon frère Mark. Sauf que là, les deux crânes sont les nôtres, celui, en cendres, d’Elu, et le mien, apparemment intact mais intérieurement brisé. Dans les deux pièces, la perte avance finalement pieds nus. Quand j’ai réalisé Golgotha, j’avais le cœur d’Elu pour reposer le mien, sa force pour compenser ma faiblesse et son amour pour apaiser en partie ma douleur. En réalisant et en interprétant Put your heart…, je suis seul, inexorablement lointain, et à cause de cela, tout en étant toujours moi-même, je suis si loin de moi que je suis en vous.

 

Vous vous êtes rendu dans un abattoir pour faire une performance et un film. Pourquoi avez-vous choisi ce lieu et comment la performance a-t-elle été réalisée ?

Quand la maladie d’Elu s’est manifestée, il a eu une hémorragie soudaine et a perdu 90% de son sang dans la baignoire de notre maison. En réalisant ce travail, j’ai ressenti le besoin de me baigner dans le sang comme un rite de purification. Je me suis donc infiltré dans un abattoir. Ce qui paraît indécent est toujours tellement dangereux socialement. Les gens semblent croire que la vidéo dans l’abattoir est une injonction à ne pas manger de viande, mais ce geste ne relève d’aucun moralisme dénonciateur. Il s’agit de rendre visible ce qui est derrière les choix que nous faisons. L’abattoir parle de la vie, et du droit que les gens s’octroient de la nier. Quant à l’utilisation de l’abattoir comme un lieu pour l’art, je ne peux imaginer ou respecter la réticence qu’ont les gens à l’accepter. Comme c’est toujours le cas dans mon travail, les horreurs dont je parle, et que je montre, sont réelles. Elles ne sont pas imaginaires et construites par moi, comme métaphore de mon expression artistique. J’utilise ma présence dans ce lieu pour accomplir mon art et, au passage, vous avez l’occasion de voir le carnage que vous créez.

 

Comment considérez-vous la place et le rôle du public dans votre travail et dans Put your heart… en particulier ?

Je ne peux pas parler à la place du public et d’où, pourquoi ou comment ils s’insèrent dans ce travail. Chaque spectateur doit en décider individuellement et je respecte cela. Mais les thèmes du spectacle, l’amour, la perte et le fait de nous survivre à nous-mêmes dans ces circonstances, sont universels, je pense donc qu’il y a une place dans l’œuvre pour tout un chacun. La chose importante à propos des spectateurs – Dieu leur vienne en aide – c’est qu’ils font quelque chose de potentiellement dangereux, ils choisissent de faire quelque chose de très sacré, d’aller voir l’art de quelqu’un. Ils ne devraient pas se sentir libres d’entrer dans le théâtre avec insouciance. On n’a pas la liberté d’entrer au théâtre comme on va au cinéma, entrer au théâtre, c’est comme entrer dans la mer.

 

Le spectacle a été présenté en Afrique du Sud et en France. En quoi est-ce di­fférent de les présenter dans ces deux contextes ?

C’était vraiment fort de le présenter en Afrique du Sud parce que tout le monde connaissait Elu et notre histoire. C’est Elu qui à l’origine avait été invité en France par Régine Chopinot, mais il ne voulait pas venir sans moi, je l’ai donc accompagné… C’était un peu « un acheté, le deuxième gratuit ». Elu m’a introduit à la scène – avant cela, je n’avais réalisé que des performances et des interventions artistiques, sans y être invité, dans des lieux publics ou des galeries. Elu a toujours eu un grand respect pour la France, et j’ai toujours eu un grand respect pour le Centre Pompidou. Il semblait donc approprié que nous y soyons invités pour la première fois au Festival d’Automne à Paris pour I Wouldn’t Be Seen Dead in That!, signé par nous deux. J’ai vu des changements massifs en France, depuis vingt ans que je suis là, à quel point les conditions sont plus précaires et à quel point les gens sont devenus conservateurs. Le mécontentement a cru de manière exponentielle, pas seulement dans la manière dont les gens sont malheureux, mais aussi dans la manière dont ils ont peur.

Propos recueillis par Barbara Turquier, avril 2019

Tournée :

2017
Montpellier / Théâtre des 13 Vents / Montpellier Danse

2018
Johannesburg / Dance Umbrella
Marseille / KLAP CND
Lausanne / Théâtre Vidy
Toulouse / Théâtre Garonne
Milan / Festival Danae
Bern / Dampfzentrale
Reims / Le Manège Scène Nationale
Lyon / Les Subsistances

2019
Zurich / Théâtre Gessnerallee
Orléans / Scène Nationale
Poitiers / TAP Festival A Corps
Montréal / Usine C / Festival TransAmériques
Jérusalem / Jerusalem Theatre
Vienne / Odeon Theater
Paris / Centre Pompidou / Festival d’Automne
Bobigny / MC93 / Festival d’Automne

2020
Annecy / Bonlieu Scène Nationale (20-21 janvier)
Rennes / TNB (10-14 novembre)
La Rochelle / CCN (25 novembre)
Freiburg / Theater Freiburg (5 décembre)

 

À venir
Frankfort / Mousonturm
Dusseldorf / Theater Der Welt
New York / Baryshnikov Arts Center / Festival Crossing The Line
Rome / Short Festival

© Pierre Planchenault

Chorégraphie, scénographie, costumes et interprétation ; Steven Cohen
Lumières : Yvan Labasse
Vidéos : Richard Muller & SHU
Régie Vidéo : Baptiste Evrard
Regard extérieur : Catherine Cossa
Management : Samuel Mateu

Production : Cie Steven Cohen
Coproduction : humain Trop humain – Centre Dramatique National (Montpellier) / Montpellier Danse / Dance Umbrella (Johannesburg) / avec l’aide à la création de la DRAC Nouvelle-Aquitaine

Spectacle créé le 24 juin 2017 au Centre Dramatique National de Montpellier dans le cadre du festival Montpellier Danse.

COMPAGNIE STEVEN COHEN
24 rue Succursale | 33000 Bordeaux | France

Samuel Mateu
Administrateur de production | +33(0)6.27.72.32.88
production[@]steven-cohen.com

La Compagnie Steven Cohen est soutenue par la Drac Nouvelle-Aquitaine et par le Conseil Départemental de la Gironde.